9 mai 2015

Ne m'oublie pas comme j'oublie tout

J'ai 62 ans, j'ai des oublis, à mon âge c'est permis.

La dépression est le premier verdict à ces oublis.
Puis un jour le mot Alzheimer est prononcé comme le deuxième verdict.
Non je n'ai pas Alzheimer, je ne suis pas folle, je sais ce que je fais.
Je ne veux pas entendre ce mot il me fait peur.
Je vais bien, je me repère, je sais qui je suis, je reconnais les personnes, j'ai juste des oublis.
C'est normal que je garde mon sac près de moi, que je l'ouvre souvent dans la journée, on me vole.
C'est normal que mes pâtes je les fasse cuire dans l'eau froide, je sais encore faire la cuisine.



Il faut que j'aille au travail, je ne suis pas retraitée.
C'est pas ma chambre, c'est pas mon lit.
Puis cette maison, c'est pas chez moi,
Ils sont où mes parents, mes frères, mes sœurs
Je veux partir chez moi, pourquoi la porte est fermée?
Ouvre moi je veux partir.
Il fait nuit, c'est pas grave, je veux mes parents, je veux partir d'ici.
Tout est de ma faute, j'en ai marre, je veux mourir, 
Je me cogne la tête contre les murs, je me tire les cheveux, je jette tout ce qui est entre mes mains.
Laisse-moi tranquille, j'ai pas envie de te parler.
Mais tu restes, tu ne pars pas, tu attends, tu me regardes, me tiens la main,
Tu me dis rien, tu me fais un bisous, tu me dis je t'aime.
Qu'est ce qui m'arrive?
Pourquoi il faut que je me lave, je pue pas, ça mouille, je n'aime pas.
Pourquoi me déshabiller pour me rhabiller, 
J'oublie les jours, j'oublie l'heure, j'oublie les anniversaires, j'oublie qui sont les gens
Je reconnais certaines personnes mais je n'arrive pas à mettre un nom dessus
Tu es là pour me rappeler, pour m'aider, mais j'oublie.
Je suis contente quand des personnes viennent
Mais je ne comprends pas tout ce qu'elles disent, c'est quoi tous ces mots, je ne les connais pas.
Tu me dis que j'ai soixante-dix ans maintenant, mais non.
Je ne connais pas cette dame, là devant moi, c'est moi, non.
Quel jour on est, quelle année, quelle saison, quelle heure, c'est quoi cet objet?
Des questions que tu ne me poses plus, tu as compris que je voulais être tranquille,
Tranquille avec mes crayons, mes crochets, mes pigeons qui sont pies, mes pies qui sont pigeons,
Mes trucs, mes machins, ma chambre qui est chaque pièce de la maison, 
Mes discussions avec les personnes des magazines, avec la télé, 
Tu ne fais pas trop de bruit, tu sais que ça m'énerve, tu sais me laisser mon calme.
Tu ne me forces pas si je ne veux pas, tu ne m'en veux pas si je ne comprends pas.
Ne perd pas espoir, viens toujours me sortir de ses silences qui m'enferment, j'ai besoins de ton aide.
La fatigue arrive vite, je m'éteins doucement, je pars vers un autre monde qui est dur à comprendre pour toi.
Ne m'oublie pas comme j'oublie, comme j'oublie beaucoup de choses, c'est pas de ma faute. 
Je suis là devant toi, je suis toujours moi, mon corps est bien vivant, il est perceptible,
Je sens encore tes bisous, tes câlins, tes caresses, ton amour qui me réchauffe,
J'entends tes petits mots gentils, ta musique.
Gardes ton sourire, continues à me faire rire, j'aime bien. 
Restes à côté de moi, ne part pas, je suis perdue si tu t'en vas, je te cherche.
Tiens mes mains, car si tu me lâche, je tombe et je ne pourrais pas me relever.

Ecrit par Doune qui est aidante de sa maman qui souffre de la maladie d’Alzheimer 

2 commentaires:

  1. C'est un texte magnifique qui ouvre les yeux sur la maladie d’Alzheimer et son impact sur les proches des patients. Les aidants qui sont des membres de la famille doivent être soutenus.Ils sacrifient une partie de leur vie pour être auprès des malades et n'ont rien en retour.

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  2. Bonsoir Thomas merci. Je ne sais pas si je vais arriver à me faire comprendre, pour certaines personnes c'est un sacrifice, pour moi non, j'ai mis un stop à ma vie pour m'occuper de ma maman, comme elle a mit un stop à sa vie pour moi quand je suis arrivée au monde. Vous me direz elle m'a voulue, elle savait ce qui l'attendait, moi je n'ai pas voulu d'Alzheimer, mais je savais un peu ce qui m'attendait à l'arrivée d'Alzheimer, car malheureusement Alzheimer ne s'arrête pas qu'à la mémoire ce que beaucoup croient, malheureusement il éteint doucement notre proche. C'est vrai que point de vue reconnaissance de la société on a pas grand chose en retour, mais je peux vous dire que ma maman me donne du retour. C'est pas tout les jours facile, mais cet amour qui existe entre nous est le plus beau retour que je puisse avoir et c'est le plus important. Cette rencontre et ce chemin avec Alzheimer m'a aussi beaucoup apporté sur ma propre personne, il y a des choses que je n'aurais jamais penser pouvoir faire, être capable de faire, apprendre la patience même si mon impatience c'est déjà fait voir ( 2 fois). L'amour fait beaucoup. Aujourd'hui pour moi le mot aidante est ma réflexion, je ne le renie pas, je prend du recul, car je suis qui en réalité, je suis juste la fille de ma maman, je l'accompagne du mieux que je peux et avec tout mon amour, cet amour qu'elle m'a transmit, sur le chemin d'Alzheimer.
    Doune

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